Jeudi 29 janvier 1998

ALAIN MIKLI
Un œil sur la mode
 
  • Le lunetier aux montures " folles " se lance dans le prêt-à-porter avec l'avis défavorable de ses banquiers.
  • Ennemi déclaré des logos ostentatoires et des produits saisonniers, il plaide pour une mode utilitaire.
  • "SOURIEZ, vous êtes filmée." Muni d'une télécommande, il vient de troquer ses montures rouge vermillon pour des verres solaires pourvus d'un objectif haute définition. Les images apparaissent sur l'écran TV. C'est la dernière trouvaille d'Alain Mikli: des lunettes vidéo caméra pour se faire son cinéma... les mains dans les poches. Opticien fétiche de Jeanne Moreau, Lou Reed ou Wim Wenders, celui qui s'est fait connaître au début des années 1980 par ses bésicles excentriques, avant de surfer sur la vague "techno-minimaliste", aurait pu s'en tenir là. S'enfermer dans sa tour d'ivoire parisienne, rue Campo- Formio, et phosphorer un peu plus sur la monture du troisième millénaire avec son complice, Philippe Starck. Seulement voilà: pour son entreprise de 140 salariés, d'où sortent 500 000 paires par an –100.000 en direction de l'Italie, patrie des titans Luxottica et Safilo –, il voit plus loin. 

    Début le 9 mars. Comme le verre et la résine, les étoffes l'inspirent. Aussi le 9 mars prochain, quand les créateurs présenteront leurs collections dans la capitale, Alain Mikli basculera dans l'univers du vêtement. "C'est une évolution naturelle: la plupart de mes partenaires évoluent dans ce milieu" , rappelle ce quadra au look étudié – des favoris aux santiags en passant par la chemise blanche "Yohji" – qui peut se piquer d'avoir fait de la binocle un accessoire de mode. En commençant par "placer" ses produits sur les podiums des défilés, avant de décrocher les licences Claude Montana, Marithé et François Girbaud ou Jil Sander. Et puis il y a ses racines: la famille Miklitarian est d'origine arménienne, une communauté où l'on cultive volontiers la fibre textile. "Mon grand-père a fait ses armes dans une usine de tissus soyeux dans la région de Grenoble. Ma mère a démarré comme couturière avant d'ouvrir une boutique de prêt-à-porter." 
      Mais de la confection griffée Mikli, on ne saura rien ou presque. "Mon vêtement sera plutôt conceptuel: je veux associer le côté pratique, technique et fonctionnel", confie ce perfectionniste. Mais encore ? "Le produit aura un côté gadget: on pourra par exemple glisser son téléphone portable dans les poches, sans déformer sa veste, ou encore partir dix jours en vacances avec

     
    Naissance en 1955 à Vienne (Rhône-Alpes). 1978: lance son affaire d'optique. 1984: décroche la licence Claude Montana. 1987: ouvre sa première boutique à Paris. 1993: sa société est au bord du dépôt de bilan. 1996: crée une ligne avec Philippe Starck. 1998: signe ses premiers vêtements.

    - " Je privilegie la dimension utilitaire. "

    un petit sac de voyage, tant les matières seront légères." L'apprenti couturier n'en dira pas plus. Son bureau de style a d'ailleurs mis du temps avant de comprendre le sens de son "brief": "ici on ne fait pas de la mode, ce concept est dépassé". En clair: pas question de rechercher les tendances, de se mouler dans le calendrier printemps-été, automne-hiver – "on ne change pas de style d'une saison sur l'autre" , de couper ou de piquer les tissus comme tout le monde. Les procédés de fabrication, à la limite de l'artisanat, seront brevetés. Et la signature Mikli restera, sur cintre, aussi invisible que dans l'optique où elle ne figure qu'à l'intérieur des branches. "Mon produit n'est pas un panneau publicitaire" , martèle le créateur qui veut croire à la fin des "hommes-sandwich" parce qu'il faut mettre en valeur la personne et non la marque qu'elle porte. 

    "Main d'acier". "Je privilégie la dimension utilitaire: le design gratuit, pour le plaisir, c'est fini." Ce cahier des charges sans concession a quelque chose de déroutant. Le PDG de Mikli International en est conscient. "Quand j'ai annoncé à mes banquiers que je me lançais dans le prêt-à-porter, ils m'ont dit: "Surtout pas !" sourit-il. Financièrement, le projet est

    pourtant verrouillé: je joue avec mes propres deniers." Investir près de six millions dans cette aventure, quand la société n'en a gagné que trois l'an passé, pour un chiffre d'affaires de 145 millions, est-ce bien raisonnable ? "Il y a quatre ans, mon commissaire aux comptes m'a convoqué chez un spécialiste des dépôts de bilan" répond ce patron de toujours.
      Depuis, les affaires ont repris. L'artiste s'est assagi, abandonnant les couleurs et les formes "folles" pour des lignes plus sobres. Comme les "demi-lunes" quasi invisibles réalisées avec Starck, à qui il a laissé carte blanche pour la décoration de sa prochaine boutique parisienne, au cœur de Saint Germain-des-Prés. "Dans sa gestion, observe la star française du design, Alain joue sa partition sur le mode main d'acier dans un gant de velours. Dans son métier, c'est un surdoué." Pragmatique, le lunetier s'est aussi ouvert à la grande diffusion avec sa gamme "Mikli par Mikli" et a développé une activité de "marques propres" qui ravit les distributeurs. "Je le considére comme le meilleur directeur artistique de lunettes dans la France d'aujourd'hui", déclare l'un de ses plus gros clients, Daniel Abittan, cofondateur du groupe GPS, rebaptisé GrandVision. "S'il était couturier, il serait Kenzo ou Azzedine Alaïa" L'hypothése reste à confirmer. 

    NATALIE HAMOU