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Le lunetier aux montures " folles
" se lance dans le prêt-à-porter avec l'avis défavorable
de ses banquiers.
Ennemi déclaré
des logos ostentatoires et des produits saisonniers, il plaide pour une
mode utilitaire.
"SOURIEZ, vous êtes
filmée." Muni d'une télécommande, il vient
de troquer ses montures rouge vermillon pour des verres solaires pourvus
d'un objectif haute définition. Les images apparaissent sur l'écran
TV. C'est la dernière trouvaille d'Alain Mikli: des lunettes vidéo
caméra pour se faire son cinéma... les mains dans les poches.
Opticien fétiche de Jeanne Moreau, Lou Reed ou Wim Wenders, celui
qui s'est fait connaître au début des années 1980 par
ses bésicles excentriques, avant de surfer sur la vague "techno-minimaliste",
aurait pu s'en tenir là. S'enfermer dans sa tour d'ivoire parisienne,
rue Campo- Formio, et phosphorer un peu plus sur la monture du troisième
millénaire avec son complice, Philippe Starck. Seulement voilà:
pour son entreprise de 140 salariés, d'où sortent 500 000
paires par an –100.000 en direction de l'Italie, patrie des titans Luxottica
et Safilo –, il voit plus loin.
Début le 9 mars. Comme
le verre et la résine, les étoffes l'inspirent. Aussi le
9 mars prochain, quand les créateurs présenteront leurs collections
dans la capitale, Alain Mikli basculera dans l'univers du vêtement.
"C'est une évolution naturelle: la plupart de mes partenaires
évoluent dans ce milieu" , rappelle ce quadra au look étudié
– des favoris aux santiags en passant par la chemise blanche "Yohji" –
qui peut se piquer d'avoir fait de la binocle un accessoire de mode. En
commençant par "placer" ses produits sur les podiums des défilés,
avant de décrocher les licences Claude Montana, Marithé et
François Girbaud ou Jil Sander. Et puis il y a ses racines: la famille
Miklitarian est d'origine arménienne, une communauté où
l'on cultive volontiers la fibre textile. "Mon grand-père a fait
ses armes dans une usine de tissus soyeux dans la région de Grenoble.
Ma mère a démarré comme couturière avant d'ouvrir
une boutique de prêt-à-porter."
Mais de la confection griffée
Mikli, on ne saura rien ou presque. "Mon vêtement sera plutôt
conceptuel: je veux associer le côté pratique, technique et
fonctionnel", confie ce perfectionniste. Mais encore ? "Le produit
aura un côté gadget: on pourra par exemple glisser son téléphone
portable dans les poches, sans déformer sa veste, ou encore partir dix jours en vacances avec |
Naissance en 1955
à Vienne (Rhône-Alpes). 1978: lance son affaire d'optique.
1984: décroche la licence Claude Montana. 1987: ouvre sa première
boutique à Paris. 1993: sa société est au bord du
dépôt de bilan. 1996: crée une ligne avec Philippe
Starck. 1998: signe ses premiers vêtements.
- " Je privilegie la dimension utilitaire. "
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un petit sac de voyage, tant les matières
seront légères." L'apprenti couturier n'en dira pas plus.
Son bureau de style a d'ailleurs mis du temps avant de comprendre
le sens de son "brief": "ici on ne fait pas de la mode, ce
concept est dépassé". En clair: pas question de
rechercher les tendances, de se mouler dans le calendrier printemps-été,
automne-hiver – "on ne change pas de style
d'une saison sur l'autre" –, de couper ou de piquer les tissus
comme tout le monde. Les procédés de fabrication, à
la limite de l'artisanat, seront brevetés. Et la signature Mikli
restera, sur cintre, aussi invisible que dans l'optique où elle
ne figure qu'à l'intérieur des branches. "Mon produit
n'est pas un panneau publicitaire" , martèle le créateur
qui veut croire à la fin des "hommes-sandwich"
parce qu'il faut mettre en valeur la personne et non la marque qu'elle
porte.
"Main d'acier". "Je
privilégie la dimension utilitaire: le design gratuit, pour le plaisir,
c'est fini." Ce cahier des charges sans concession a quelque
chose de déroutant. Le PDG de Mikli International en est conscient.
"Quand j'ai annoncé à mes banquiers que je me lançais
dans le prêt-à-porter, ils m'ont dit: "Surtout pas !" sourit-il.
Financièrement, le projet est |
pourtant verrouillé: je
joue avec mes propres deniers." Investir près
de six millions dans cette aventure, quand la société
n'en a gagné que trois l'an passé, pour un chiffre d'affaires
de 145 millions, est-ce bien raisonnable ? "Il y a quatre ans, mon commissaire
aux comptes m'a convoqué chez un spécialiste des dépôts
de bilan" répond ce patron de toujours.
Depuis, les affaires ont repris. L'artiste s'est assagi, abandonnant
les couleurs et les formes "folles" pour des lignes plus sobres. Comme
les "demi-lunes" quasi invisibles réalisées avec Starck,
à qui il a laissé carte blanche pour la décoration
de sa prochaine boutique parisienne, au cœur de Saint Germain-des-Prés.
"Dans sa gestion, observe la star française du design, Alain
joue sa partition sur le mode main d'acier dans un gant de velours. Dans
son métier, c'est un surdoué." Pragmatique, le lunetier
s'est aussi ouvert à la grande diffusion avec sa gamme "Mikli par
Mikli" et a développé une activité de "marques propres"
qui ravit les distributeurs. "Je le considére comme le meilleur
directeur artistique de lunettes dans la France d'aujourd'hui", déclare
l'un de ses plus gros clients, Daniel Abittan, cofondateur du groupe GPS,
rebaptisé GrandVision. "S'il était couturier, il serait
Kenzo ou Azzedine Alaïa" L'hypothése reste à confirmer.
NATALIE
HAMOU
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